[Questo saggio è tratto dalla rivista micRomania (CROMBEL), n. 1.11 – marzo 2011, direttore Jean-Luc Fauconnier (Chatelet – Charleroi, Belgio)]

Les parlers galloitaliques sont d’usage dans la partie septentrionale de l’Italie; il s’agit notamment du piémontais, du lombard, du ligure, de l’émilien et du romagnol. On trouve aussi des communautés qui usent de parlers galloitaliques en Italie centrale et en Italie méridionale. En Sicile, ces parlers sont encore d’usage dans des îlots linguistiques, plus particulièrement dans les provinces d’Enna et de Messine.

 

 

Le galloitalique de San Fratello

par Benedetto Di Pietro

 

San Fratello est un village de la province de Messine situé dans les monts Nebrodi, qui a fait parler de lui dans les médias à la suite d’un fait divers, à savoir un éboulement qui a menacé d’emporter une grande partie de l’habitat le 14 février 2010. Cette localité est également connue pour une race de chevaux autochtones, des chevaux d’origine arabo-normande élevés à l’état sauvage. Mais peu des gens, si l’on excepte les linguistes, savent que San Fratello possède un parler qui diffère du sicilien.

Ce parler proviendrait de l’Italie du Nord et son origine serait à rechercher dans l’arrivée des Lombards en Sicile à la suite de l’expulsion des Arabes par les troupes du comte d’origine normande Ruggero d’Altavilla (1031 – 1101). De tels établissements sont dus à la présence des familles qui suivaient les soldats du « grand comte » restés sur place pour défendre la Sicile.

Ces soldats et leur famille provenaient du Nord de l’Italie soit parce qu’ils avaient été appelés par Adelasia (ou Adelaide) del Vasto (1074 – 1118) de la famille des Aleramici, troisième épouse de Ruggero en 1089, soit du sud de l’Italie déjà occupée par les Normands. La famille de Adelasia était originaire de Monferrato dans le Piémont, région qui formait avec les actuelles Ligurie, Lombardie et Émilie, la Lombardie du xiième siècle. Cette communauté s’installa dans une vingtaine de villages abandonnés par les Arabes. À San Fratello, ce serait probablement une colonie originaire du Val Bormida en Ligurie qui se serait installée.

On ajoutera que d’autres migrations venant du nord vers la Sicile eurent lieu au cours du xiiiième siècle sous les Ducs d’Anjou et la domination aragonaise.

San Fratello, qui s’appelait auparavant San Filadelfo, se trouve dans les environs d’un site où se situait l’antique cité grecque d’Apollonia détruite par les Syracusiens de Agatocle (-361 – -289) parce qu’elle refusait de faire alliance avec eux contre Carthage.

Avant la conquête de la Sicile par les Arabes, les habitants de ce village pratiquaient le rite byzantin. Le nom même dans le parler local San Frarèu, évoque la vénération des saints frères Filadelfio, Alfio, et Cirino martyrisés à Lentini par Tertullus Romanus sous le règne de l’empereur Trebonianus Gallus, en 253. D’autre saints byzantins sont d’ailleurs honorés et d’autres églises leur furent dédiées, parmi celles-ci: Sant’Antonio Abate, San Nicolas de Bari, San Basilio et San Pancrazio.

Le parler de San Fratello conserve encore des traces des dominations grecques et arabes. Par exemple le mot pérgu (grec pergamon) ‘chaire de vérité’, Albarari (grec albàrios) ‘zone où on produit de la chaux’, Santièsm (grec Xantismos) ‘région dans laquelle il y avait de la terre jaune’, nausg pers (grec persèa) ‘baie du cyprès’, àrgu (grec organon) ‘orgue’.

Les influences arabes sont également nombreuses:

babalùc ‘limace’ (arabe babalùc)

bunäca ‘veste’ (arabe menàqa),

burnìa ‘récipient pour aliments’ (arabe barniya)

burg ‘tas de paille’ (arabe burgh)

càffa ‘gros sac pour le transport animal’; ‘nid d’oiseau’ (arabe quffa)

calìg ‘petit ruisseau’ (arabe qalig ‘golfo’)

carruòb ‘caroubier’ (arabe harrub)

damùs ‘faux plafond d’une maison’ (arabe damus)

fàunach ‘boutique’ (arabe funduq ‘albergo’)

favèra ‘source’ (arabe fawàrah)

fistùca ‘pistachier’ (arabe fustuqa)

frazzära ‘couverture de laine’ (arabe frazzàth)

gibidìan ‘cal’ (litt. petite montagne) (arabe gebel ‘montagna’).

gièbia ‘inondation’ (arabe gèbiya)

gièrra ‘jarre pour l’huile’ (arabe giarrah)

garzèuna ‘armoire creusée dans une paroi’ (arabe hazzana)

giubba ‘veste militaire’ (arabe giubbah)

mèarg ‘marécage’ (arabe marg)

näca ‘berceau’ (arabe naqah)

nichièja ‘vengeance’ (arabe nikeja)

ncatuser ‘conduite fermée pour le transport de l’eau’ (arabe kadus)

sènia ‘roue d’irrigation’ (arabe senia)

sfacidära ‘gifle’ (arabe sgiflatha)

sumäch ‘semac’ (arabe summaq)

tabùt ‘cercueil’ (arabe tabuth)

tanùra ‘four à bois’ (arabe tennura)

zaarèda ‘brin d’étoffe’ (arabe zareda)

zzùcar ‘sucre’ (arabe sùkkar)

zzuch ‘tronc d’arbre’ (arabe suq)

Aujourd’hui, vouloir retrouver des termes du parler original des premiers siècles du deuxième millénaire serait très difficile. Il reste des phonèmes originaux liés au parler sicilien des siècles passés. En revanche, les mots qui nous rappellent les parlers du nord de l’Italie sont fréquents et il est facile d’en rencontrer un grand nombre concernant le corps humain ainsi:

arògia ‘oreille’

àungia ‘ongle’

barbaràt ‘menton’

bavr ‘boire’

cam’nèr ‘marcher’

cavài ‘cheveux’

cavìgia ‘cheville’

d’nuòg ‘genoux’

di’ ‘doigt’

mangèr ‘manger’

mèan ‘main’

mpastèr ‘pétrir’

murìr ‘mourir’

pardèr ‘parler’

parpièra ‘paupières’

päss ‘pas’

‘pied’

rrir ‘rire’

t’rèr ‘tirer’

turnèr ‘retourner’

uògg ‘œil’

z’nzièga ‘gencive’

 

ou la vie domestique et l’agriculture, ainsi:

 

amurtèr ‘éteindre’

a ncà-màia ‘chez moi; à la maison’

‘bœuf’

cài ‘choux’

castègna ‘châtaigne’

cavèi ‘chevaux’

ccià ‘clou’

chièn ‘chien’

ciàngia ‘sangle sous ventrale (de la selle)’

ciuràna ‘action d’entourer’

cr’sciant ‘levure’

cräva ‘chèvre’

cugèr ‘cuillère en bois’

cutièu ‘couteau’

dièvr ‘lièvre’

dumscièu ‘coude’

duòi ‘deux’

set ‘sept’

èra ‘aire’

erbu ‘arbre’

eua ‘eau’

f’nuòg ‘fenouil’

fàunz ‘champignon’

fomna ‘femme’

frèa ‘frère’

giuòrn d’ubrì ‘jour ouvrable’

mastrièu ‘rouleau pour le pain’

mu ‘mule’

nèspu ‘néflier’

purzièu ‘cochon’

rrumànta ‘ordure’

s’gnàura ‘madame’

s’rpant ‘serpent’

siègia ‘chaise’

truòss ‘trognon’

tucc ‘tous’

uòli ‘huile’

zàu ‘joug’

zerb ‘gerbille’

Mon expérience personnelle

Le parler de San Fratello a toujours été transmis par voie orale. Ce n’est que dans la deuxième moitié du xixième siècle que Lionardo Vigo di Aci (1799 – 1879) a inclus dans son ouvrage Raccolta amplissima di canti populari (1870 – 1874), une série de chants de San Fratello. Dans la préface de son livre, il rapporte une de ses lettres envoyée au philologue piémontais Giovenale Vegezzi Ruscalla (1799 – 1883) traitant de la langue des chants lombards de Sicile, lettre dans laquelle il confirme: « J’ai dit en 1857 et je le répète, la langue de Piazza (Armerina)* est plus inintelligible que le langage de Satan et j’y ajoute la langue de San Fratello et je crois superflu d’ajouter qu’elle ne l’est pas en soi mais bien pour les locuteurs d’une autre langue. »

Une divergence qui se prolongea dans le temps naquit entre Lionardi Vigo di Aci et Luigi Vasi (1829 – 1901). Ce dernier, natif de San Fratello, taxa Vigo di Aci d’incompétence et celui-ci lui reprocha d’avoir peu de connaissances en linguistique. Vasi préféra se consacrer à la philologie de San Fratello, ses recherches furent publiées dans Studi storici e filologici (Amenta, Palermo 1889).

Benedetto Rubino, folkloriste et ethnologue originaire lui aussi de San Fratello, collaborateur de Giuseppe Pitrè (1841 – 1916) consacra de nombreux écrits au folklore de San Fratello mais il écrivit peu sur son parler. L’ensemble de ses travaux fut publié dans Folklore de San Fratello (Reber, Palermo 1914). Par la suite, on ne publia plus rien sur le parler de San Fratello jusqu’à mes publications.

J’ai commencé à m’occuper du sauvetage de la langue de San Fratello dans les années 90, plus poussé par amour de la langue que mes parents m’ont transmise que par intérêt spécifique.

Vincenzo Orioles, dans l’introduction à mon ouvrage Àmi d carättar (Akron, Furci Siculo 1997), cite la conclusion d’une étude de 1970 due au dialectologue Giovanni Tropea, La letterarizzazione dei dialetti galloitalici della Sicilia: « Les parlers galloitaliques n’ont pas produits d’œuvres littéraires et n’en produiront jamais ». C’était une formulation bien sévère à l’égard des parlers locaux et notamment à l’égard du parler de San Fratello. Giovanni Tropea avait certainement à l’esprit ce qu’avait écrit Lionardo Vigo di Aci cité ci-dessus.

Je ne pouvais accepter que la langue parlée par la population de San Fratello et avec elle toute la culture paysanne, les us et coutumes puissent disparaître au nom d’un diktat formulant que seule une langue capable de produire des écrits peut survivre dans le temps.

Une pointe d’orgueil m’envahit et j’ai passé en revue toutes les personnes qui parlaient et communiquaient régulièrement dans cette « langue de Satan » exactement comme le font tous les habitants des autres villages même si les gens de San Fratello utilisent pour communiquer avec les villages voisins une autre langue, le sicilien. Mais j’ai aussi compris que pour permettre au parler de San Fratello d’accéder à la littérature, il n’était pas suffisant d’utiliser un système d’écriture phonétique. Je donnais raison à Salvatore C. Trovato qui avait écrit dans une étude préliminaire à mon ouvrage A tarbunira (Il lunario, Enna, 1999):

« L’écriture phonétique n’est d’aucune utilité pour les poètes, poètes qui d’ailleurs ne sont pas présents à San Fratello, elle n’est pas utile aux folkloristes ni à ceux qui voudraient mettre l’accent sur les caractéristiques de ce parler. Je crois même que transcrire phonétiquement un parler soit hors de propos et certainement réducteur pour l’éventuel processus d’utilisation. » (…) « des difficultés objectives orthographiques (…) ont empêché l’utilisation d’une écriture pour ces parlers particuliers parmi les parlers galloitaliques de Sicile. Il résulte de ce qui est dit plus haut que le parler de San Fratello est déclaré non littéraire parce qu’il ne peut être transcrit. »

Salvatore C. Trovato affirmait que la cause principale de cette carence résidait dans le manque d’un système de transcription phonologique, différent donc des écritures phonétiques qu’il considère comme «hors de propos et réductrice».

*Piazza Armerina est une localité de la province d’Enna où l’on use d’une variété de galloitalique.

Le système de transcription

À la lumière des prémisses où j’affirme qu’il ne suffit pas d’écrire d’une certaine façon le parler de San Fratello mais qu’il fallait un système de transcription qui puisse être accessible aux lettrés au cours du temps, ce parler lié l’histoire des mouvements des peuples qui étaient arrivés en Sicile du Nord de l’Italie, de France (Normandie et Provence), en plus de ceux qui provenaient de l’Italie méridionale.

Le fait d’avoir séjourné dans le Nord de l’Italie plusieurs années pouvait m’être très utile. J’ai pris contact avec Salvatore C. Trovato (Università di Catania), professeur de Géographie Linguistique et spécialiste des parlers galloitaliques de Sicile et Vincenzo Orioles (Università di Udine) professeur de Philologie et Linguistique et directeur du Centre International de Plurilinguisme.

Le problème qui s’est immédiatement posé, c’est que dans le passé, on n’avait pas élaboré un système de transcription homogène et cohérent qui permettait de transcrire de manière acceptable les nombreux phonèmes absents de la langue italienne et sicilienne. Donc, chacun était amené à écrire les mots comme il lui semblait ce qui ne permettait pas de pouvoir les comparer et à produire une écriture qui se réduisait à une imprononçable accumulation de consonnes. C’était ce qui avait fait dire à Vigo di Aci que le parler de San Fratello était « plus inintelligible que le parler de Satan ».

Le système de transcription établi, j’ai été amené à utiliser par souci d’uniformisation, les mêmes caractères que les autres parlers galloitaliques de Sicile. Ensuite, je me suis efforcé de vérifier la proximité de ce parler avec le français, comme certains en ont émis l’hypothèse, du moment que le <r> final des infinitifs est prononcé dans le parler de San Fratello contrairement à ce qui se passe dans les parlers du Nord de l’Italie. Je me suis préparé à transcrire quelques fables Jean de La Fontaine (1621 – 1695). Voir à ce sujet Faräbuli, Cip, Università di Udine, 2004.

La langue utilisée par le poète français était une langue nationale décrétée comme telle, dès 1539, à la suite de l’ordonnance[] de Villers-Cotterêts prise par le roi de France François Ier (1494 – 1547); cette langue était donc bien éloignée de la langue provençale ou des autres parlers du Sud de la France, plus proche géographiquement du Nord de l’Italie e donc du parler de San Fratello

La grosse difficulté qui est apparue dans la codification du parler de San Fratello est la présence d’une ou peut-être plusieurs voyelles muettes. Au cours de mes écrits, j’ai utilisé l’apex (sorte d’accent aigu marquant la quantité longue d’une voyelle) pour signaler cette voyelle que ce soit dans la collecte de brèves histoires Àmi d carättar (Akron, Furci Siculo 1997) ou dans Charybdis (Intilla, Messina, 1995) anthologie publiée par Giuseppe Cavarra dans lequel sont publiés onze de mes poèmes. Outre les signes diacritiques, j’utilise le schwa pour indiquer la voyelle muette. À partir du recueil de poésie  tarbunira (Il Lunario, Enna 1999 ), pourtant, j’ai remplacé l’apex par la voyelle muette <i>, signe que j’ai également utilisé dans U scutulan di la Rraca (Montedit, Melegnano, 2007).

Pour conclure je dois dire que s’il est vrai que beaucoup de sons et termes appartiennent aux parlers du nord de l’Italie, qu’il est vrai aussi que le temps modifie inexorablement les langues des hommes, le parler de San Fratello, lui, dans son immuabilité et son apparente incommunicabilité fait le chemin inverse, en effet il contient dans son corpus de nombreux termes latins, des termes du sicilien anciens disparus aujourd’hui partout ailleurs.

Benedetto Di Pietro


Textes

Remarque générale: le <i> non accentué est toujours muet; le <ä> est toujours accentué et correspond au son vocalique de that anglais).

Chiènt notùrn

 

Sach mpàrta di curiusèr

nta d’abìss di li dàudisg nàti

se u grir di la cricrièda

ti umrìa e t’assuttèrra.

 

È strèuna la mùsica dû carròtt

se nta la nuott appàsa

a la stèanga s’accumpègna

trimulänt na dintèrna.

 

Mièghj grider, abaier, rruculier,

nta d’àura chi fèa dàrmir i gridd:

pircò u lech dû silènziu

nsurdìsc la memuòria.

 

Extrait de  tarbunira

 

 

Chant nocturne

Qu’importe scruter / Dans l’abîme des douze notes / Si le cri de la crécerelle / T’effraye et te fait rentrer sous terre. // Elle est étrange la musique du chariot / Si dans la nuit suspendue / La barre s’accompagne / D’une lumière tremblante. // Il vaut mieux crier, aboyer, hululer / Dans l’heure qui fait dormir les grillons: / Parce que l’écho du silence / Assourdit la mémoire.

 

U ieu e la uorp.

 

Sàura di na rräma di ngh’èrbu èra di sintinèlla

n vècchji ièu dritt e schièrt.

«Frèa mièa, ghji dièss na uòrp fann la vàusg dàuzza,

niecc ni suòma cchjù n quarèla:

pesg ginirèu sta vàuta.

Jea viègn p’annunzièrtilu, sciànn quänt t’abräzz.

Ni mi strapurtèr, pi plasgiàr:

stumatìan uò avissitèr vint past sànza amanchèr.

Tu e i tuòi pulài abarèr

sànza nudd schiènt ê vasc affèr;

nièucc v’auòma sirvìr da frèi.

Gièa da stasàra fài d’artifìzzi;

e ntô stiss tamp tu vièn a rricìviti

n basgiunäzz di bài fratèrn.

– Amiègh mièa, ghj’arpunò u ieu, iea ni pulàia mèi

ntàniri na nutìzzia cchjù bèdda

di quòssa,

di ssa pesg.

E pi iea è n plasgiar dàppiji

u fätt di sàntirila di tu. Stäcch vrann di chièi divrièr

chi, suògn sigur, son currièr

manèi apàsta pi quòss fìni.

Vèan vilàc, e nta n mumànt arrìvu zzèa àna nièucc.

Ièa sciànn e accuscì mi puluòma abbrazzèr tucc quänt.

Adièu, dièss la uòrp, la màja strära da fer è dàngua;

nièucc m’adigruòma pi d’affèr

nèutra vàuta». La briccàuna sùbit

si mott i pièi ncadd

e schièpa vers di la muntègna

mälacuntànta di la saua nvinzian;

e u nasc vècchji ieu ntra di rau

si mott a rrir dû sa schient:

pircò è n plasgiàr dàppiji mbrughièr ô mbrughjaràn.

 

 

Le coq et le renard.

Texte original de la fable de Jean de La Fontaine

 

Sur la branche d’un arbre était en sentinelle / Un vieux coq adroit et matois. / « Frère, dit un renard adoucissant sa voix, / Nous ne sommes plus en querelle: / Paix générale cette fois. / Je viens te l’annoncer; descend que je t’embrasse. / Ne me retarde point, de grâce: / Je dois faire aujourd’hui vingt postes sans manquer. / Les tiens et toi pouvez vaquer / Sans nulle crainte à vos affaires: / Nous vous y servirons en frères. / Faites-en les feux dès ce soir; / Et cependant viens recevoir / Le baiser d’amour fraternelle. / – Ami, reprit le coq, je ne pouvais jamais / Apprendre une plus douce et meilleure nouvelle / Que celle / De cette paix. / Et ce m’est une double joie / De la tenir de toi. Je vois deux lévriers / Qui, je m’assure, sont courriers / Que pour ce sujet on envoie. / Ils vont vite, et seront dans un moment à nous. / Je descends, nous pourrons nous entre-baiser tous. / – Adieu, dit le renard, ma traite est longue à faire; / Nous nous réjouirons du succès de l’affaire / Une autre fois.» Le galant aussitôt / Tire ses grègues, gagne au haut / Mal content de son stratagème; / Et notre vieux coq en soi-même / Se mit à rire de sa peur: / Car c’est double plaisir de tromper le trompeur

 

 


U scippa-danc

 

I

 miei viegg ngir pû maun mi mparean ch’u mistieri u cchjù ùtuli ô mezz dî tenc è cau dû parrucchier. Ghji son parrucchier di fomna; ghji n son di quoi chi trättu i cavai di ghj’ami e di li fomni a la stissa maniera; ghji n son ieucc sau pi ami. Puru li säli ana roi traveghju son a la purtära di tutt li saccoti. Quoddi di ‘signàura’, ê giuorn nasc aväntu na cliantela di tucc i tip, cam a dir chi ni fean sparticulea né pi li servi e meanch pi li signauri; la causa cchjù mpurtänt è di paèr.

            Puru ô chient chient di la furesta africhieuna u mistieri di la parrucchiera è ban assignalea: quättr pei cu na canizza di pärmi appuiera di saura, di1 zzopp p’assitersi a d’àumbra, e cchjù ieut n mars di däna cu la scritta nglasa Hairdresser, chi significa ‘parrucchiera’. Vi dumanai chi tip di cunzarura fean li parrucchieri di l’Äfrica nara. È una saula e ghji vau tänt traveghj. Prima i cavai arrizzunei ien a èssir stirèi e gnumariei cam li stighjuòli, oppuru assistimei a trizzini. Pi quänt pà parar na causa discutibu, na parrucchiera di quod bäni n’arniesc a sadisfer cchjù di na parruchjieuna ô giuorn.

            Ô miea paies, i parrucchier di am s’acciemu ‘barbier’ e la saua butiega iea n nam di cultura sièria: ‘Salone’. Salàn e besta, pircò la bärba la ien sau ghj’ami. Ara li fòmni ien i suoi saluòi di parrucchieri, ma fina a mezz secul fea si fasgiaiu di bedd tròzzi chi sanza mann s’appuncievu ntesta a cudirràn cui firròtt.

            Aner ô Salàn ni ulaia dir sau aner a taghjersi i cavai o a fers la bärba; ma ulaia dir puru aner a dièjir cherca rrivista, ascuter la rrädiu, sàntiri di la viva vausg dû barbier li nutizzî, tutti li nutìzzî, puru quòdi dû paies chi rau avaia suntì di ieucc cliant. Ghj’è n barbier sunaraur e ntô sa salàn iea mi mparei li primi nati di la citerra. Nta zzert ieutri2 rregiuòi i parrucchier di am ien n sigaun mistieri; fean i custurier p’abalanzer la manchienza di cliant ntê tamp mart di d’änn3. Ma sanza fer distinzian, parrucchier e barbier ê tamp passei ien a stät tucc ‘scippadanc’, ossia ien pratichiea d’eart dû dintista, si ntann ch’adaura ni ghj’arrubävu u traveghj ai dintista, cam i ntunuòma ara, chi eru assei pach o ni n ghj’eru pruòpia. Ghj’eru i dutaur, ma la giant si tinaia a la därga.

            Quänn iea era carusìan mi cridaia ch’u dintista e u barbier s’arsumighjevu pû fätt chi pussirivu na putrauna cui puoiabräzzi e u puòiatesta, e na tineghja pi scipper i danc. Fu n secut, quänn turnann di na vìssita dû dintista chi mi diess chi m’avaia scipper na ienga, mi pätri pi fermi curegg si cunfrea cuntànnimi na pera di stuòrii streuni. La prima ghj’assuccirì a rau; nta la sigauna fu prisant quänn ghj’u cuntea n sa vecchj canusciant.

            Na vauta i danc ni vnivu curei. Fu la scianzia a cunvànzirimi chî danc ien a èssir sarvei a tucc i cast, puru quänn l’unica cura giusta fuss quòda di scipperghjî taun. Ma pi n dintista ogni danc chi stea nta la buocca di na pirsauna è n’aspitativa di rrànita e nanqua è giust di fer tutt u pussibu pi sarverlu, machieri purtann argumant di bidózzi e di mastigarura saura dî danc dû giurizzi, chi ni servu a nant e duru pach puru nta na buòcca bauna curära.

            Cau giuòrn mi pätri è disprea pû meu dî danc. Iea na ienga cûn pirtus gränn cam na grutta di ana pär chi si ng’ulòss nièsciri la miruòda. Li iea appruvea tutti: sguäzz di märva, ncians e suchierr ntô pirtus pi fer stuner u dulaur, e ogni ieutra mirsgina ch’u papul cunsighja. Ma aramei cau danc è taun arruinea e advintea n turmant. La causa giusta fuss d’aner ana u dutaur, nvec la scelta è cunsidirära n’alternativa ô barbier, puru pircò sard n giru assei pach e ô dutaur bisagna paerlu; ô cunträrij cû barbier un s’aggiusta a la fini di d’änn. È na causa lagica di punser chi quòda putrauna cui puoiabräzzi e u puòiatesta iea la fuòrma giusta pi scipper i danc. Nvec ni serv. U barbier iea na bauna canuscianza di cau tip di cliant. Sea chi scipper n danc n’e la stissa causa cam fer na bärba. Ghj’è sampr d’arrasigh di cherch pugn, cuscì u tratamant iea a èssir divers di cau dî cliant di bärba e cavai.

            Quòda mattina mi pätri s’appr’santa ô salàn. Li saui ntenziuòi son chjieri: assitersi saura di quòda putrauna. Ma u barbier, chi giea capì tutt causi, u trattien spiànghj se anea pi fersi la bärba o pi ieucc mutivu e appana iea la cunfierma chi si trätta di danc, tira fuòra di na garzeuna na frazzära strurira, la stann subt nterra e u nvira a stunnichjersi a fecc a d’er4. Pigghja di n cascian la tineghja, la disinfieta cû spiert, la uerda arbànnla e nciurannla na pera di vauti pi fersi la mean. Apuòi cam n nigg ghji seuta dincadd a mi pätri assistimannisi a ienchi auerti saura dû piet, mbluccanghj puru li bräzzi. Praunt ghji nfilla tineghja mbuòcca e stranz u danc. Cu na mean a la fraunt ghji tien fierma la testa e cun di batti masculini u danc è u sa e cuntant u sbaniera attacchiea a la tineghja, antucc cûn pezz di anglär. Si sus, pigghja n diarò di asgiai chi tien amucciea darrier di na tana e ghjû parz a mi pätri ancara sturdì, pi sciacquersi la buòcca. Zzea u caunt si fea cunfaus. Mi pätri disg chi si buvò cau asgiai cam fuss eua, nvec d’ascuter li struziuoi dû sa barbier.

            Ma pi quänt pà paràr pisänt u fätt chi vi cuntèi, ni pà èssir cunsidirea ancara ô mässim di li scelti chi ng’am è capec di fer quänn vien curpì dû meu dî danc. Ghj’assuccirì a n campagnò ch’u meu dî danc ni vauss sparagner. Puru i cuntadì avaiu n barbier chi girijeva a campegni campegni. U dunudì, u giuòrn ch’i barbier eru nciausc pû rest dî cliant. Nta la buòrsa dî firramant, ô mezz dî rrasuòi e di li macnòti pî cavai, n’amanchieva la sàlita tineghja pî danc. Ma ô nasc amiegh u meu dî danc ghj’arriva di martidì e s’apprisanta subit beu fart. Dipuòi di di5 giuòrn e di6 nuòtt di chiei, matura la pinsära di fer da rau.

            Visgìan a la saua chiesa ghj’è na pienta chi crosc a traffa, cu 1i rrämi daunghi, mudasi e feci1 d’arbascer: è n pè di nusgeda. U cristien tira na rräma e si ndinuòggia di saura pi trattinarla. Tira fuòra di la sacòta n fieu di speu abbastänza daungh. Ng’attäcca n chiev ô danc cu n chjiecch di mariner e d’eutr chiev a la zzima di la rräma. Cu n carp di rrai a la ndarriera alibra la pienta chi fea u sa duvarabe U danc arresta appas ieut e ara tantalia cam na pànula. Ma d’am s’abbiea a la ndarriera trapp fart e cascànn saura di na rraca si fo n beu teghj ntesta. La praunta vignura di n dutaur dû paies assistimea li causi; ma u videan si tonn n beu merch a futura memuòria.

Prose extraite de Ámi di carättar

 

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1.  Contraction de duoi ‘deux’; le <i> doit être prononcé.

2. ièutr/a ‘autre’ quand il est précédé de l’article ou d’un pronom personnel il devient: d’èutr, ‘l’autre’; d-di’èutra ‘de l’autre’; n’èutr ‘un autre’.

3. L’âge d’une personne est exprimé au pluriel par: iègn ‘les ans’ (avar assèi iègn  ‘avoir beaucoup d’années’, qui après un article déterminatif devient egn (na cinquantina d’egn) s’il est lié à un numéral (cinquant’ègn); au singulier iènn (iènn ‘un an). S’il se réfère à l’année solaire devient änn (d’änn nuov ‘la nouvelle année’, chièv d’änn ‘le premier de l’an’).

4. fecc-a-d’er ‘face au-dessus’; le contraire de fecc-a-buccàuna ‘face en dessous’.

5. et 6. voir note1.


L’arracheur de dents

 

M

es voyages autour du monde m’ont appris que le métier le plus utile parmi tous les métiers est celui de coiffeur. Il y a des coiffeurs pour dames; il y en a qui coiffent hommes et femmes de la même manière, il y en a qui se consacrent spécifiquement aux hommes. Les salons où ils opèrent sont à la portée de toutes les bourses. Les salons pour dames se targuent d’accueillir une clientèle hétérogène, c’est-à-dire qu’ils ne discriminent pas les humbles servantes des vraies dames; l’important étant de payer.

            Même aux abords de la forêt tropicale, la boutique du coiffeur est bien signalée: quatre pieux qui soutiennent un toit de palmes, deux troncs pour s’asseoir et tout en haut, un morceau de tôle avec une inscription en anglais: Hairdresser ‘coiffeur’. Vous vous demandez quel type de coiffure pratiquent les coiffeurs de l’Afrique noire. Elle est unique et demande énormément de travail. Les cheveux crépus doivent être d’abord étirés et ensuite entortillés autour d’un grand nombre de supports souples ou arrangés en de multiples petites tresses. Même si on peut contester son titre de coiffeuse dans ces régions, celle-ci ne peut satisfaire plus d’une cliente par jour.

            Dans mon village, les coiffeurs s’appellent « barbiers » et leur boutique porte le nom culturellement sérieux de « salon ». Salon, tout court parce que seul les hommes portent la barbe. Aujourd’hui les femmes ont aussi leur salons mais jusqu’il y a un demi siècle, elles avaient l’habitude de se faire deux tresses qu’elles remontaient en couronne au-dessus de la tête à l’aide de pinces.

             Aller chez le coiffeur ne signifie pas que se faire couper les cheveux ou se faire faire la barbe mais c’est aussi aller lire une revue ou l’autre, écouter la radio, entendre les dernières nouvelles de la bouche même du coiffeur, toutes les nouvelles y compris celles qui concernent le village et que lui-même tient des autres clients. Il y a des barbiers musiciens et c’est dans son salon que j’ai appris mes premiers accords de guitare. Dans d’autres régions, les coiffeurs pour hommes ont une seconde activité; ils sont tailleurs pour compenser le manque de clientèle dans les périodes creuses de l’année. Mais les coiffeurs et les barbiers ont tous été indistinctement arracheurs de dents, ou, en d’autres mots, ils ont exercé l’art dentaire. Il est évident qu’alors, ils ne volaient pas des clients aux dentistes parce que ceux-ci étaient peu nombreux ou n’existaient pas du tout; Il y avait des chirurgiens mais les gens ne les fréquentaient guère.

            Quand j’étais petit, je croyais que le lien entre le dentiste et le barbier était le fauteuil avec des bras et un appuie tête et une tenaille pour procéder à l’extraction des dents. Ce ne fut que plus tard que, revenu d’une visite qui prévoyait l’extraction d’une dent, mon père, pour m’encourager se prit à me raconter deux épisodes étranges. Dans le premier, il était le protagoniste, dans le second, il était l’auditeur d’une vieille connaissance.

            Dans le passé, les dents n’étaient pas soignées; c’est la science qui nous a convaincus que les dents devaient être sauvées à tout prix même quand le seul soin adéquat était l’extraction. Pour un dentiste, chaque dent dans la bouche d’une personne a la valeur d’une rente potentielle et il est donc naturel de faire tout son possible pour la conserver. On y ajoutera des motivations esthétiques notamment à propos des dents de sagesse qui servent peu et dont la durée de vie est brève même dans une bouche bien soignée.

            Donc, ce jour-là, mon père, est tourmenté par un mal de dent. Il a une molaire avec un trou gros comme une caverne, de laquelle semble vouloir s’échapper sa cervelle. Il avait tout essayé: rinçage de mauve, encens et restes de cigare dans la carie et tout ce que la pharmacopée populaire suggère. Déjà cette dent, en plus d’être définitivement compromise était devenue un tourment. Aller chez le médecin aurait été le juste choix, aller chez le barbier était une alternative, parce que l’aspect financier n’était pas négligeable; le médecin devait être payé sur le champ tandis qu’on pouvait s’arranger avec le barbier à la fin de l’année. Il est logique de penser que ce fauteuil avec des bras et un appuie tête sont vraiment l’instrument adéquat pour extraire les dents. Bien au contraire, il ne sert à rien. Le barbier connaît bien ce genre de client. Il sait qu’extraire une dent, ce n’est pas comme faire une barbe. Il sait que le patient garde toujours en réserve un coup de poing en latence. Dès lors le traitement doit être différent de celui réservé aux clients qui veulent se faire faire la barbe ou qui sont là pour d’autres raisons

            Ainsi, ce matin là, mon père se présente au salon. Ses intentions sont claires: s’asseoir sur ce fauteuil. Le barbier a déjà tout deviné lui demande en bavardant s’il était venu pour se faire faire la barbe ou pour d’autres raisons et à peine a-t-il la confirmation qu’il s’agit de dent, il tire d’une armoire une couverture usée qu’il étend promptement par terre et il l’invite à s’étendre sur la couverture. Il prend dans un tiroir une tenaille, la désinfecte avec de l’alcool dénaturé, l’observe en l’ouvrant et la fermant quelque fois pour se faire la main. Puis comme un milan, il fond sur mon père en se mettant à cheval sur son thorax en lui immobilisant même les bras. Il enfonce avec adresse la tenaille dans la bouche et la saisit la dent. D’une main, il lui bloque la tête et de deux coups décisifs, il arrache la dent et satisfait, il la montre ostensiblement comme un trophée attaché à la tenaille avec un morceau de mâchoire. Il se redresse, prend une bouteille de vinaigre qu’il cache derrière un rideau et la tend à mon père encore assommé pour qu’il se rince la bouche. Ici l’histoire devient floue. Mon père prétend qu’il a bu ce vinaigre comme s’il s’agissait d’eau plus que s’il s’agissait de suivre l’ordre que le barbier lui avait intimé.

L’épisode dont je vous ai parlé peut sembler pesant mais ce n’est rien en comparaison des choix que peut faire un homme qui souffre d’un mal de dent. Ceci est arrivé à paysan qui souffrait d’un terrible mal de dent. Un barbier circulait également dans les campagnes. Le lundi était leur jour de fermeture pour les autres clients. Parmi ses outils, il transportait l’habituelle tenaille extractrice de dents. Mais, c’est le mardi que le mal de dent survint à notre ami et le mal se montra intraitable. Après deux jours et deux nuits de chien l’idée lui vient d’opérer seul.

Près de sa maison, il y a une plante qui se développe en buisson, avec de longs rameaux souples et facilement inclinables: c’est un noisetier. L’homme abaisse un rameau et s’agenouille dessus pour le retenir. Il noue sa dent à un bout à l’aide d’un nœud marin et l’autre bout au sommet du rameau. D’un vigoureux coup de reins arrière, il libère la plante qui joue son rôle immédiatement. La dent reste pendue en haut du rameau et oscille comme un pendule. Mais l’homme s’est jeté en arrière avec trop de force et est tombé sur un caillou et s’est provoqué une profonde entaille à la tête. L’intervention rapide d’un médecin du village résoudra l’affaire. Mais le paysan gardera une cicatrice visible dont il se souviendra.